Chapitre 5 — Les Encaoua et la poésie hébraïque médiévale

La poésie hébraïque médiévale d'Espagne (shirat Sefarad) est l'un des sommets de la création littéraire juive.

5.1 Le diwan d'Avraham Encaoua (XIVe siècle)

Un diwan attribué à un Avraham Encaoua du XIVe siècle, conservé à la Bibliothèque Bodléienne d'Oxford (ms. Heb. d. 77), comprend des poèmes liturgiques (piyoutim), des poèmes d'amour andalous et des élégies (kinot) pour les persécutions de 1391.

5.2 La tradition du piyout dans le judaïsme ibérique

Le piyout (poésie liturgique hébraïque) connut un développement extraordinaire dans l'Espagne médiévale. Les grands poètes comme Shlomo ibn Gabirol (1021-1058), Yehouda Halevi (1075-1141) et Abraham ibn Ezra (1089-1167) portèrent la poésie hébraïque à un sommet inégalé, mêlant les formes métriques arabes (le qasida, le muwashshaha) à un contenu profondément juif. Les Encaoua, vivant dans cet environnement littéraire, intégrèrent naturellement cette tradition poétique à leur vocation rabbinique. Le diwan d'Avraham Encaoua, mêlant poèmes profanes et liturgiques, illustre cette capacité des Encaoua à chevaucher les frontières entre le sacré et le profane, entre la rigueur talmudique et l'effusion poétique.

5.3 Les kinot de 1391 : la poésie comme résistance

Parmi les pièces les plus poignantes du diwan d'Avraham Encaoua figurent des élégies (kinot) composées après les massacres de 1391. Ces poèmes de lamentation s'inscrivent dans une longue tradition de la littérature de catastrophe (sifrut ha-shoah) du judaïsme médiéval, depuis les kinot composées après la destruction du Temple jusqu'aux poèmes des croisades rhénanes (1096). Mais le style d'Avraham Encaoua se distingue par son utilisation du vers andalou classique pour exprimer la douleur juive — fusion linguistique et culturelle qui est elle-même l'expression d'un monde en train de disparaître. Ces kinot furent intégrées à la liturgie de Tisha be-Av dans certaines communautés d'Afrique du Nord, perpétuant ainsi la mémoire des événements de 1391 dans la conscience collective séfarade.

Le Grand Livre des Encaoua →